Capture d'écran du film Nos batailles

Capture d’écran du film Nos batailles

            Un vaste entrepôt froid, centre de tri impersonnel, où les employés vont et viennent tels des machines. Au bout du tapis roulant, les yeux posés sur son écran de contrôle, Olivier régule le passage des colis. Comme souvent, la première impression est la mauvaise : ce bonnet enfoncé sur le crâne, ces gestes mécaniques, ce regard étrangement fixe, tout cela ne traduit-il pas l’abrutissement au travail auquel le décor fait immédiatement songer ? Abruti donc par la tâche Olivier ? Abruti, non. Absorbé. Parce qu’Olivier, tout ouvrier qu’il est, aime son travail. Et il pense aussi, beaucoup. Pour lui, son quotidien et celui de ses collègues font sens et s’il râle parfois, ce n’est pas contre la condition ouvrière en elle-même, mais contre les décisions ineptes de sa hiérarchie, qui préfère le rendement à court terme et l’économie mesquine au nom de la sacro-sainte productivité, plutôt que le respect de ces hommes et ces femmes méritants qui font tourner la boîte. On s’entraide, on sourit souvent, mais la morosité s’insinue. L’équilibre est ici plus précaire qu’un employé en intérim, tout pourrait craquer, et partout se fait sentir la pression de cette hiérarchie dont les premier maillons (DRH, adjoints…) sont installés dans les bureaux du premier étage, mais dont les véritables chefs, les directeurs, les actionnaires, demeurent absents, comme des génies désincarnés jouant le destin de chacun de leur main invisible. Petits cadres, vieux manutentionnaire, jeune intérimaire enceinte, tous sont amenés à se dépasser, à tirer sur la corde, sur leur propre corde, pour rester dans la course et conserver leur place, si modeste soit-elle. Dans jeu de massacre, Olivier doit jouer une partition bien délicate. Il est chef d’équipe. Alors c’est quatre à quatre qu’il monte les escaliers jusqu’au premier étage, et c’est son expérience, sa respectabilité et son travail qu’il met dans la balance chaque fois que la chargée des ressources humaines évoque un licenciement. Dans ces cas-là Olivier hausse le ton, car il sait que derrière la perte de l’emploi se cachent la crise familiale, les crédits insurmontables et la mort comme tentation. Il râle, il hausse le ton, mais on lui rappelle bien vite que malgré sa fonction, il n’est qu’un rouage, interchangeable donc, et que dix autres attendent dehors pour prendre sa place. C’est de la pugnacité et de l’endurance qu’il lui faut pour tenir et aider ses collègues à tenir, quand les coups durs frappent et qu’il faut quand même décorer le sapin du personnel, le cœur en peine. Alors il part tôt travailler et rentre tard le soir, l’esprit emplie de son travail et des batailles à mener. Heureusement sa femme est là et tient la maison.

            La maison : un lieu d’abord, un logement mitoyen à étage, propre mais sans prétention. On est propriétaire à crédit, on ne manque de rien, on appartient finalement à la petite classe moyenne, mais il suffirait d’un mauvais mois, ou d’un coup du sort… La maison c’est surtout Laura et les enfants, Elliot l’aîné et sa petite sœur Rose. En quelques scènes, Laura se dessine en super maman, aimante, drôle et combative ; elle gère le réveil et l’habillage, fait le taxi jusqu’à l’école, prépare les repas, s’occupent des courses, des devoirs et des lessives et trouvent le temps de raconter des histoires où tout se finit bien après une journée de travail dans une boutique de prêt à porter, en attendant qu’Olivier rentre. Mais ça va. Elle n’a pas vraiment de temps pour elle, mais elle n’est pas du genre à déblatérer sur la charge mentale. Alors ça va. Non vraiment, ça va. Même ce jour où une amie a fondu en larme dans le magasin parce que sa carte n’est pas passée faute de crédit. On était le douze du mois, la robe valait cinquante euros.

            Un coup de fil à l’entrepôt. Personne n’est venu chercher Elliot et Rose à l’école. Personne ne s’est présenté à la boutique. Laura est devenue une absence, écrasée par la charge mentale. Et ce sont de nouvelles questions qui déferlent sous le bonnet d’Olivier. Où est-elle ? Pourquoi les a-t-elle abandonnés ? Comment continuer ? L’équilibre précaire éclate, le travail et la maison deviennent un défi permanent pour Olivier, de plus en plus nerveux. Il ne craque pas pourtant, se plaint à peine, et écope comme un força pour éviter le naufrage. C’est un homme qui refuse de se faire voler sa vie, pour lui et pour ses enfants qu’il redécouvre maladroitement, de repas bol-de-céréales en lessives mal coordonnées.

            Sous nos yeux s’opère un renversement du topos de la famille monoparentale : c’est ici le mari qui se retrouve seul et doit faire avec le choix de sa femme, absurdede son point de vue. A l’inverse l’image de la femme attachée, dans tous les sens du terme, à ses enfants, son mari et son foyer vole en éclat. Aucun jugement n’est cependant clairement porté sur cet acte de rupture, ce qui fait la richesse du film ; l’instinct maternel est dépassé par un instinct de liberté, égoïste peut-être, mais qui n’est pas loin de l’instinct de survie. Olivier lui-même ne peut s’empêcher d’aimer cette femme dont l’absence désormais remplit son existence, au point de le pousser à des actes sans espoir ni méthode : prévenir un ami policier, interpeller le psychologue le sa femme récemment découvert, faire le tour des hôpitaux de la région d’où la seule carte postale de l’enfuie a été envoyée. Et à chaque fois le vide se creuse, faute de réponse. Mais la vie est là et doit continuer.

            Au final Nos batailles est un film sur le collectif, mêlant habilement les cercles variés qui se chevauchent et composent nos vies : la famille, avec ses joies, sa solidarité naturelle et ses non-dits ; les amis du travail qui se soutiennent dans l’épreuve, les collègues du syndicat, les collègues en général. Optimiste et généreux, modeste dans sa narration mais évitant tout simplisme,il ne traite pas tant des prémices du Grand soir que du combat, quotidien, à mener pour la dignité.

Référence : Nos batailles, film de Guillaume Senez, avec Romain Duris et Lucie Debaye, 2018

Par Benjamin LAUPER