film "Good Bye Lénine", Wolfgang Becker, Ocean Films, 2003

film “Good Bye Lénine”, Wolfgang Becker, Ocean Films, 2003

La pensée déboulonnée

            11 juin 2020. Sur une place de Bristol, la statue de bronze vacille, tangue et tombe, avant d’être foulée par un public animé d’une saine colère. Tout un symbole. Les traits d’airain figurent Edward Colston, esclavagiste anglais de la fin du XVIIème siècle, acteur de l’ignoble commerce triangulaire, tardivement reconverti dans les bonnes œuvres grâce à l’argent ramassé dans le sang et les larmes d’êtres humains que transportaient ses navires. Dans le flot des chaînes d’information en continu relayant le déferlement énergique et salutaire du mouvement Black Lives Matter consécutif au meurtre de George Floyd, j’appréciai et j’apprécie encore ces images fortes de dénonciation de l’esclavagisme, crime contre l’humanité. A Bordeaux, des plaques explicatives étaient installées quelques jours plus tard dans les rues portant des noms d’armateurs ayant participé à la traite négrière ; dépassant les apparents problèmes administratifs, on pourrait même souhaiter qu’un jour ces artères soient débaptisées.

            Je porte un regard bien différent sur les événements de Lille. En ce samedi 20 juin des groupes militants se présentèrent devant la statue du général Louis Faidherbe pour exiger son retrait, dans une ambiance rendue électrique par la présence au pied du monument de membres de l’extrême droite identitaire (j’y reviendrai), les deux « camps » étant séparés par une route et un cordon de police. Profitant du contexte, ces militants réitéraient ici une revendication de longue date qui, malgré la période, m’apparaît illégitime et incongrue.

            Car il n’est pas possible de tracer un signe égal entre Colston et Faidherbe. Sans tomber dans l’admiration béate et sirupeuse du personnage style Roman National (c’était un militaire — je suis pacifiste ; c’était un gouverneur de colonie — je suis anticolonialiste et considère que la France comme les autres puissances européennes n’avaient pas à se mêler de la gestion de territoires africains ou asiatiques), force est de constaté que Faidherbe était un homme de son temps, avec des idées plus avancées que l’on ne le pense. Bien sûr il mena la guerre contre des peuples africains et accéléra la colonisation du Sénégal au profit de la France. En cela il fit une tâche qui correspondait à la pensée de l’époque. Sans revenir sur l’injustice que représente pour nous, individus du XXIème siècle ayant intégré depuis 60 ans dans notre réflexion le bienfondé du mouvement de décolonisation, le colonialisme, et sans aller chercher d’absurdes « bienfaits » de la colonisation, il faut bien admettre que Faidherbe comme d’autres officiers coloniaux s’attacha aux territoires et aux populations qu’il administrait, apprenant leur culture et leur langue (il maîtrisait l’arabe et le Wolof), et conservant ses convictions républicaines alors que le Second Empire était à son apogée en métropole.

            Et c’est là qu’il faut comprendre les multiples facettes de l’homme, qui ne fut pas qu’un administrateur de colonie (et à aucun moment un esclavagiste). Poussé par ses convictions républicaines, il prit le commandement de l’armée du Nord durant la guerre de 1870/71 contre la Prusse et ses alliés, quelques semaines après la proclamation en catastrophe de la IIIème République alors que le territoire national était envahi et Paris assiégée. Par la suite il fut élu député puis sénateur du Nord, toujours sur les bancs de la « gauche » de l’époque, c’est-à-dire dans le groupe des républicains convaincus.

            Voilà donc une figure qui pourrait résumer à elle-seule ce XIXème siècle plein de romantisme, d’exaltation et d’idéal, et de ce fait plein de contradictions et de complexité. Un geste aussi extrême et rédhibitoire qu’un déboulonnage de statue est à l’opposé de la nuance nécessaire pour comprendre l’action des hommes de ce temps. Après tout, si l’on déboulonne Faidherbe, qui devra être le prochain ? Car, pour s’en tenir au XIXème siècle, il y en a des statues qui prêtent à débat. Napoléon ? auteur du code civil, artisan de la modernisation de la France, mais aussi dictateur autoritaire et responsable de centaines de milliers de morts à travers l’Europe. Gambetta ? infatigable défenseur de la République en péril durant l’hiver 70, partisan du progrès social, néanmoins champion de la colonisation et proche d’Adolphe Thiers, lui-même républicain résolu tout autant que fossoyeur de la Commune. Jules Ferry ? il fonda l’École gratuite, laïque et obligatoire, mais défendit dans le même temps la « mission civilisatrice » de la colonisation. Clemenceau alors ? en voilà un qui s’opposa au colonialisme, que l’on surnomma « Clemenceau le rouge », mais il fit aussi tirer sur les grévistes en 1908. Même Jaurès, le Grand Jaurès, ne passerait pas l’examen, car tout pilier du mouvement social qu’il fut en France, il n’en défendit pas moins des années durant le colonialisme, avant certes de se rétracter. A ce rythme, les bronzes fondraient comme neige au soleil et il ne nous resterait plus que des rues des lilas, des rues du pont et des rues du marchand (ah non, pas le lieutenant-colonel Marchand !).

            Et pourquoi s’arrêter en si bonne route ? Il n’y a pas que les statues, les bâtiments, les livres, les films sont autant de lieux de mémoire trouble. Aux oubliettes les châteaux et leurs tours, symboles de l’autorité arbitraire des seigneurs sur les gueux, à l’index les églises et leurs clochers, signes d’une domination du religieux au cœur de nos cités qui n’est plus de saison, hors des librairies Tintin au Congo, hors des cinémas Autant en emporte le vent ?

            Je vous dois un aveu : j’ai visité mille et un château sans devenir monarchiste, je suis entré dans églises, temples et mosquées sans croire, et sans penser que l’on était en droit d’imposer à quiconque de croire, j’ai lu petit Tintin au Congo (pas mon préféré de la série malgré le taco déglingué qui me faisait rire) sans devenir raciste (loin s’en faut) et j’ai dû voir jeune Autant en emporte le vent, comme cent autres westerns, sans penser un instant que des personnes noires ou amérindiennes m’étaient inférieures. A quoi tient ce mystère ? Au simple fait que j’ai été éduqué par mes parents, mes proches et mes professeurs et qu’en plus de la tolérance et du sentiment d’unité du genre humain, ils m’ont enseigné ceci : il faut prendre ces personnages, ces objets et ces lieux pour ce qu’ils sont, des témoignages de temps révolus mais qui ont été, et qui forment ce que nous appelons notre histoire. Hors de la contextualisation, pas de salut pour le raisonnement. Déboulonner, c’est dans le fond ne penser plus, car c’est ne plus faire confiance au raisonnement et à l’esprit critique.

            Écharpons nous thèses contre thèses, livres contre livres, creusons toutes les nuances qui ont fait les vies des hommes et des femmes qui nous ont précédé, enseignons et informons, mais laissons les monuments et les œuvres en paix et à la vue de tous, sauf, et c’était le cas avec Colston, lorsque le personnage en question fait l’objet d’une réprobation générale ; il n’y a pas de nuance pour Colston, c’était un esclavagiste et rien d’autre. Je glisse ici un argument sur Pétain, parfois pris pour exemple puisque depuis 2013 (date bien tardive) aucune rue ni aucun lieu ne portent plus son nom : n’oublions pas que le « héros de Verdun » (ajouter tous les guillemets nécessaires), fondateur du régime de collaboration avec l’Allemagne nazie, fut condamné à l’indignité nationale à la libération. Là aussi il n’y pas de nuance.

            Au lieu de détruire, construisons, ajoutons : il n’y a pas assez de collèges Hubertine Auclert, de statues d’Angela Davis, de bibliothèques Ahmadou Kourouma ou Tahar Ben Jelloun ? Militons en leur faveur. Nos rues et monuments manquent parfois de diversité ? Eh bien soyons audacieux à chaque construction de bâtiment public.

            Au reste, ces effusions font-elles réellement avancer la juste cause de la lutte contre le racisme et de la dénonciation de l’esclavage comme crime contre l’humanité ? Rien n’est moins sûr, puisqu’elles permirent à Macron d’épicer son bla-bla dominical du 14 juin juin d’un autoritaire « la République ne déboulonnera pas de statues », au Figaro de titrer sur « L’antiracisme en folie » (sous-entendant au passage que l’antiracisme est une opinion, alors que c’est une norme) et à dix gugus identitaires de sortir sous les caméras un samedi après-midi en se donnant le beau rôle.

            Je termine avec Renaud. Dans sa chanson La médaille (1994), le chanteur enroué fait subir tous les outrages à la statue d’un maréchal de France : chiure d’oiseau, pisse d’un marmot, vomi d’un clochard et baisers dégoulinants de deux amants, tout y passe pour couvrir les épaules galonnées d’un parfait ridicule. La nature et les hommes s’allient pour signifier leur indifférence face à la gloriole de ce fauteur de guerre ; indifférence qui fait que personne ne songe même à le déboulonner. Tout un symbole.

Benjamin Lauper