Message au président Macron

(et à tous ceux qui voudront le lire)

 

            Monsieur le Président,

            Vous avez conseillé aux Français, lors de votre allocution du 16 mars 2020 annonçant les mesures de confinement prises par vous pour faire face à l’épidémie de Covid-19, de mettre à profit ces semaines d’isolement pour « retrouver le goût de l’essentiel », de « l’éducation », de la « culture ». Une fois n’étant pas coutume, heureusement, j’ai suivi votre recommandation, prenant le temps de mettre au net ma pensée sur les événements des semaines passées.

            Dès le début de cette crise, vous avez mis en avant la difficulté de faire face à ce virus d’un type nouveau, pour le moment mal connu des scientifiques mêmes. Ce fait est exact, et c’est justement ce qui rend notre situation exceptionnelle. Est-ce cependant la première fois de son histoire que la France, pour ne parler que d’elle, se trouve à la croisée des chemins ? Non. Et c’est face aux grands défis que se révèlent enfin les grands dirigeants. Avant vous Carnot, Gambetta, Clemenceau, De Gaulle et tant d’autres, quel que soit le regard que l’on puisse poser sur leur politique, se portèrent en avant quand la nation frôlait l’abîme, ou « l’écroulement », pour reprendre le vocabulaire de votre premier ministre. Et que dire encore de la force de tempérament d’une Louise Michel, d’une Lucie Aubrac, d’une Danielle Casanova qui, dans les temps de malheur, placèrent le bien commun au-dessus de tout ? Si le péril est aujourd’hui d’une nature bien différente, n’oubliez pas que c’est à cette aune que vous serez jugé, et non comme un citoyen ordinaire que vous n’êtes plus, puisque c’est à vous qu’il revient en dernier lieu d’agir et de décider.

            A ce titre, revenons un instant sur l’étendue de votre champ d’action. Quoi que critiquable en bien des points, la Constitution qui est pour le moment la nôtre vous accorde de larges pouvoirs adaptés justement, nous disent certains, aux temps de crise.

            Que n’avez-vous employé votre puissance toute « jupitérienne » pour assurer dès les prémices de l’épidémie à chaque soignant, chaque personnel en contact avec les malades, chaque premier de corvée de notre quotidien, caissières, éboueurs et bien d’autres, l’accès aux masques et au matériel dont ils avaient tant besoin, plutôt que d’accepter cette situation honteuse dans laquelle nous vîmes ces mêmes soignants recourir à la générosité publique pour obtenir, qui des charlottes de cuisine, qui des sac-poubelle, afin de se protéger comme ils le pouvaient ?

            Que n’avez-vous libéré vos énergies et brainstormé à tout va pour disrupter et offrir aux familles une solution décente lorsqu’elles souhaitaient dire au revoir à l’un des leurs esseulé dans un EHPAD, pour aider les étudiants isolés et sans ressources, pour organiser l’accès à la nourriture et aux produits de première nécessité, notamment dans les départements délaissés de la Seine-Saint-Denis et de Mayotte où se formèrent, quel scandale ! des files de la faim ?

            Que n’avez-vous usé de la fougue de votre jeunesse, qui vous servit si longtemps d’étendard politique, pour réquisitionner séance tenante toutes les forces vives du pays et tous les moyens de production nécessaires afin d’alimenter en temps voulu les services indispensables et préparer les stocks de masques en tissu, de gel hydroalcoolique, de visières de protection, accessibles gratuitement et distribués avec méthode, pour ainsi remplir les conditions d’un déconfinement maîtrisé, au lieu de vous en remettre à la providence, au chacun pour soi, à la main invisible et à je ne sais quelle autre chimère après avoir jeté au hasard cette date du 11 mai ?

            A défaut de tout cela, que nous avez-vous servi, vous le Président de la République, vous le chef du sixième État le plus puissant du monde ? Trois discours lénifiants, deux sur un ton martial surjoué et hors de saison, un dernier qui se voulait plus empathique mais qui n’en était pas moins creux- un hasardeux bain de foule à Pantin contrevenant à vos propres consignes sanitaires, quelques prises de paroles contradictoires, et enfin d’improbables entretiens avec le pape et les représentants des cultes, nouveau coup de canif porté contre la laïcité à une heure où les Français n’attendaient pas un miracle, mais des tests.

            Autrefois monsieur Macron, vous reprochâtes à un syndicaliste, avec votre voix que vous savez faire si méprisante, de n’être pas capable de se payer un costard.Ces quelques lignes vous montrent que, quel que soit le prix que vous l’ayez payé (en misant dangereusement sur la montée du Front National), le costume de président, lui, vous est toujours trop grand. Vous qui n’avez jamais eu de mots assez durs pour « ceux qui ne sont rien », pour les Gilets Jaunes, pour les « fainéants », pour les « réfractaires »,sachez que s’il existe un individu véritablement digne de mépris dans une société, c’est celui qui, ayant reçu quelques pouvoirs du suffrage universel, n’en use pas pour le bonheur commun.

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            S’il est cependant un fait étonnant depuis le début du confinement, c’est l’énergie remarquable que mirent, plus encore qu’à l’accoutumée, vos ministres à vous imiter en tout point. Vous vous plaigniez de la lourdeur de la tâche à accomplir ? Ils emplissaient les plateaux télévisés de leurs jérémiades, laissant croire qu’ils étaient désormais seuls dans leur ministère, sans cabinet, sans conseiller, sans administration, sans le moindre secrétaire. On ose espérer que les règles de distanciation sociale ne soient pas allées si loin. Vous sortiez tout sourire au théâtre début mars et annonciez la semaine suivante le confinement total, vous changiez chaque matin de position sur les masques, les frontières, les enfants porteurs sains, la date du déconfinement et le professeur Raoult ? Ils en faisaient de même sur tous les tons, peinant cependant à suivre la cadence et finissant par produire une harmonie dissonante, agréable aux oreilles des seuls esthètes (parmi lesquels Christophe Barbier). La sagesse populaire nous enseigne que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis. C’est vrai. Mais elle ne dit pas non plus que l’inconsistance soit une marque de génie.

            Les occasions de rire durant cette anxiogène période de confinement n’auront finalement pas été si nombreuses et vous auriez fait œuvre utile en nous régalant quotidiennement de vos farces, si ce n’était le fait que, personne n’ayant songé à mandater les humoristes et comiques patentés pour tenir les rênes de L’État durant vos numéros, la France alla de mal en pis, réellement cette fois, et avec de graves conséquences sur la vie de certains concitoyens, ce qui donnent à nos rires des relents bien amers.

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            Voilà ce que je voulais vous dire, en simple citoyen. C’est à ce titre, que je tiens pour le plus haut dans une République véritablement démocratique, sociale et fraternelle à laquelle nous aspirons, que j’ajoute ce reproche aux reproches déjà formulés. D’autres écriront mieux que moi et avec plus de justesse ; le résultat sera le même. « Telle est donc la simple vérité, elle est effroyable et restera pour votre présidence une souillure ».

            Mais ce message est long Monsieur le Président et il est temps de conclure. Puisque les forces de l’ordre sont habilitées à me réclamer à tous les coins de rue mon attestation dérogatoire, en voilà une qui servira au moins à l’édification de quelques citoyens :

            J’atteste que le ministre Jean-Michel Blanquer, dérogeant à son devoir de protection des élèves et des personnels, a rechigné à fermer les établissements scolaires en mars et précipité leur réouverture en mai pour les plus petits, sans mesures réellement applicables pour garantir leur sécurité et celle de leurs encadrants et sans souci pédagogique, dans le seul but d’accélérer le retour au travail de leurs parents.

            J’atteste que les ministres Muriel Pénicaud et Bruno Le Maire n’ont pas pris les mesures qui s’imposaient pour protéger les salariés, en laissant à la libre appréciation des chefs d’entreprises la définition des activités essentielles et la mise en place des éléments de protection. Ces mêmes ministres ont sciemment limité l’action des inspecteurs du travail, introduit des mesures néfastes pour les employés (augmentation du volume horaire, perte de jours de congé, chômage partiel à 80% du revenu de référence alors que les dépenses des ménages n’ont pas baissé…), et préparé les esprits à un choc austéritaire à venir pour rembourser la dette accumulée afin d’aider les entreprises, alors que les dividendes chez Sanofi, Korian et compagnie continuent de couler à flots.

            J’atteste que le ministre Olivier Veran, secondé par le secrétaire d’Etat Laurent Nunez et la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, n’a pas dit la vérité aux Français quant aux stocks de masques disponibles, étrangement fluctuants et visiblement perdus sur de petites routes de campagne depuis le début de la crise, ni quant au mode de production et d’usage de ces derniers.

            J’atteste que l’ex-ministre Agnès Buzyn, prédécesseure du précédent, après avoir fait la sourde oreille des mois durant aux doléances du corps médical hospitalier, a abandonné son poste lorsque la crise se profilait pour s’élancer dans une campagne municipale qu’elle qualifia elle-même, mais un peu tard, de « mascarade ».

            J’atteste que le ministre Christophe Castaner, malgré la panique générale de l’exécutif, a trouvé le temps et les moyens de déployer des centaines de drones, de créer un système d’attestation dérogatoire numérique et de lancer le développement d’un logiciel de tracking pour surveiller une population qui ne démérite cependant ni par son bon sens, ni par son civisme.

            J’atteste que le préfet Didier Lallement, après ses propos odieux du 3 avril, aurait dû présenter sa démission, ne serait-ce que par respect pour la fonction républicaine dont il est le dépositaire. Puisqu’il ne l’a pas fait, c’était à sa hiérarchie de mettre fin séance tenante à sa mission.

            J’atteste que la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a multiplié les bévues et contresens, ce qui ne serait pas si grave si elle n’avait de plus lancé sur le site du gouvernement une page « désinfox » dédiée aux « fake news » en lien avec le Covid-19 et mettant en avant de « bons » articles de presse, développant ainsi un inquiétant principe de censure inversée.

            J’atteste que le Premier ministre Édouard Philippe n’a pas été en mesure de coordonner l’action de son gouvernement, chaque annonce donnant lieu à une salve d’ordres et contrordres nuisant à l’établissement de consignes claires facilement applicables par les citoyens et contrôlables par les forces de l’ordre. Deux autres fautes graves sont à mettre à son actif : l’invraisemblable maintien du premier tour des élections municipales alors que débutait le confinement, posant la question de sa légitimité démocratique d’autant plus que la tenue d’un second tour n’est pour l’instant pas assurée, et surtout la prise pour prétexte d’une réunion de crise sur l’épidémie galopante pour décider de l’emploi du 49-3 et ainsi bâillonner l’opposition massive à la réforme des retraites, forfaiture qui ne saurait être pardonnée.

            J’atteste enfin que vous, Président Emmanuel Macron, dévot béat de la dérégulation et de la loi du marché qui ont mis à genoux nos services publics et de fait premier responsable de la situation que nous vivons, avez définitivement épuisé votre stock de « et en même temps ». Il vous faut donc choisir, sans chicaner, entre le monde d’hier et le monde de demain.

            Je n’ai qu’un espoir, partagé par beaucoup :celui que de cette crise, qui a montré une fois encore toute l’absurdité du capitalisme débridé et du libéralisme aveugle, naisse enfin une société du chacun pour tous respectueuse de l’environnement, se souciant de la vie plus que des profits et des gens plus que de l’argent. Vous n’avez pas ma confiance, vous l’aurez compris, mais puisque que vous avez emprunté au Conseil National de la Résistance l’appel aux « jours heureux », il vous revient de prendre désormais les mesures qui s’imposent pour y parvenir. Vous avez deux ans pour ce faire. J’attends.

Benjamin Lauper