L’enfant unique : est-ce raisonnable ?

Madame Ming est cette « dame pipi » de toilettes pour hommes du Grand Hôtel de Yunhai, ville de la très riche province Guangdong, au sud-est de la Chine. Lorsque que cet homme  d’affaires français, négociateur, polyglotte, à l’aise dans le maniement du mandarin mais surtout du cantonais, l’idiome provincial, croise cette « dame pipi », sa vie en sera bouleversée.

Tout le talent du dramaturge, romancier Éric-Emmanuel Schmitt consiste à nous immerger dans la profondeur de la culture chinoise, celle du confucianisme malgré les ravages de l’enfant unique, alors en vigueur, et d’un pays totalement détruit par la modernité industrieuse à tout va.

Madame Ming incarne, ou semble incarner la sagesse, par des expressions admirablement appropriées aux situations nées du dialogue qui va progressivement se nouer entre l’homme qui fuit son bonheur personnel dans la temporalité des langues et des voyages d’affaire, et cette femme qui savoure le bonheur de ses dix enfants en lui racontant l’histoire de chacun d’eux.

Pourtant, ce bonheur intrigue le négociateur qui se demande comment se fait-il que Madame Ming, si rayonnante de vérité et de fierté à partager la vie singulière de chacun de ses enfants, puisse précisément en avoir eu, contrevenant à la sévérité des autorités officielles de l’enfant unique.

On peut admirer l’éloquence de Madame Ming qui explique ceci à notre commercial français :

«          – En Chine, on a réduit la besogne des parents à un seul enfant mais cela n’améliore ni l’enfant, ni les parents. Maintenant, il y a des millions de géniteurs crispés, inquiets et hystériques trottant derrière un fils qui se croit l’empereur. Notre pays devient un fabrique d’égoïstes surveillés par des névrosés.

  • Dans le couple qui s’avère le plus frustrés, selon vous ? L’homme ou la femme ?
  • La femme, bien sûr
  • Pourquoi ? cela me semble égal…
  • Oh, je sais : pour la reproduction, l’homme et la femme font un effort louable pour la répartition du travail.
  • Sauf que, à mon avis, l’homme roule la femme. Il prend son pied et s’en va andis qu’elle tombe enceinte.
  • Ce sont les apparences, monsieur, ça. La maternité n’a de réalité que chez les femmes. Un plaisir qui dure longtemps.

Elle se gratta le chignon et poursuivit :

  • Cette loi de l’enfant unique produit un bénéfice : les parents ne s’entichent pas d’un membre de leur progéniture davantage que d’un autre. Ils n’ont pas le choix. Du coup, aucun enfant ne croira plus qu’on lui a préféré son frère ou sa sœur. Moins de souffrance. Moins de laissés-pour-compte. (…) »

Ce savoureux dialogue parcourt tout ce tendre récit donnant l’occasion d’utiliser la philosophie de Confucius pour peindre l’existence sous l’angle paisible, poétique où chacun, pour peu qu’il y prenne part à l’écoute de soi, peut y trouver son bonheur. En tous les cas, la sagesse infinie de madame Ming touche la sensibilité de cet homme même s’il pense que toute cette histoire n’est qu’imagination répétée moult fois le long de son existence laborieuse. Cependant, la vigueur avec laquelle ces parcours de chacun de ses fils et filles sont magnifiés, trouble au point de douter. Est-ce la vérité, ou un travestissement de celle-ci ?

Ce récit qui se lit simplement, rapidement est d’une profondeur d’esprit qui régale nos sens et qui interpelle nos regards sur la vie, sur la valeur de la sincérité, de la vérité, du bonheur. On en sort ragaillardi de cette lecture vivante, jouissive d’où il ressort que la puissante de l’écriture, et de sa simplicité permettent d’explorer avec finesse les chemins qui mènent à la vérité, même si cette vérité peut être masquée.

Merci Éric-Emmanuel Schmitt pour ce moment vivifiant.