L’Europe vue du satellite – Droits libres

Une colère d’ampleur inégalée

Ces élections auront abouti à l’apparent triomphe de l’oligarchie malgré l’expression réelle des colères populaires manifestées soit par l’abstention massive, soit par le soutien des listes nationalistes, écologistes ou d’extrême-droite.

Alors que les résultats semblent indiquer que tout se passe dans le meilleur des mondes, l’analyse des résultats dans chacun des pays indique une méfiance sans précédent des électeurs à l’égard des institutions.

La poussée écologique ne vaut pas nécessairement appui des forces vertes mais montre que les peuples veulent une prise en compte des questions environnementales.

La poussée des extrêmes-droite se confirme dans tous les pays au point de devenir une force politique consolidée d’autant plus dangereuse qu’elle s’accompagne d’un renforcement très prononcé des forces nationalistes.

Une Union Européenne éclatée et en état comateux

Contrairement à toutes les savantes analyses de nos experts invités en boucle sur nos chers médias indépendants et impartiaux, les britanniques ont confirmé très nettement leur volonté d’une Brexit rapide, sans tergiversation. D’ailleurs, les deux principales forces politiques ont lourdement payé pour n’avoir pas su gérer le Brexit. Les conservateurs s’effondrent à 9 % contre 23 % en 2014, les travaillistes subissent un revers à 14 % contre 24 %, le tout au profit d’un parti nouvellement créé pour l’occasion, le Parti du Brexit trustant 31,6 % des voix !

Par sa démission par anticipation pour le 7 juin, la Première ministre Theresa May a compris le message populaire qui a indiqué par sa volonté de sortie de l’UE, l’incapacité de l’UE à proposer aux peuples un vrai projet européen dans un cadre démocratique.

C’est précisément l’absence de cadre démocratique qui frappe puisqu’en dehors du Royaume-Uni, les électeurs se sont essentiellement prononcés dans le cadre des enjeux de politiques intérieures.

En Allemagne, l’exaspération à l’égard de la précarisation sociale croissante combinée à la montée des migrants conduit à une chute des alliés de la grande coalition, les conservateurs de la CDU/CSU – 6,5 % à 29 %, les sociaux-démocrates du SPD -11,5 % à 16 % au profit des verts +8 % à 20,5 % et de l’extrême droite l’AfD + 4 % à 11 %.

En Italie, le mécontentement des italiens à l’égard des politiques d’austérité ont pourtant abouti à départager les partenaires de l’actuelle coalition au profit de l’extrême-droite, la Ligue aux relents xénophobes du vice-président Matteo Salvini +28 % à 34 % au détriment du Mouvement 5 étoiles porté par Luigi Di Maio – 4 % à 17 %, dont les positions sont

davantage sociales. Le Parti Démocrate, qui fut un temps porté par Matteo Renzi, symbole d’un socialisme voué au libéralisme, s’effondre de 18 % à 23 %.

Ce sont là quelques-uns des exemples qui illustrent l’effondrement des forces progressistes au profit des forces nationalistes, ou d’extrême-droite. Si l’Espagne et le Portugal sauvent l’honneur, cela est lié au fait que le PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) et le PS portugais ont mené ces deux dernières années des politiques budgétaires en opposition avec la ligne d’austérité imposée par l’Union Européenne, en raison d’une majorité parlementaire dans laquelle Podemos en Espagne et Bloc de gauche au Portugal jouent un rôle significatif.

Cependant, les élections générales en Espagne ont permis au PSOE de disposer d’une majorité relative suffisamment forte pour se passer de tout allié y compris donc Podemos. Il sera intéressant de vérifier si Pedro Sanchez, le Premier ministre espagnol, poursuivra cette politique.

Une France piégée par le faux duel LREM – RN

Encore une fois de plus, les élections européennes auront confirmé le divorce avec les milieux populaires dont la massive abstention observée dans les quartiers populaires aura fait le bonheur des forces politiques dites traditionnelles que plus rien d’essentiel ne sépare.

En effet, le duel entre LREM (La République En Marche d’Emmanuel Macron) et RN (Rassemblement National, ex-Front National de Marine Le Pen) savamment orchestré par les pantins médiatiques aux ordres du gourou élyséen, aura donné à penser que l’opposition à Macron serait donc cette extrême-droite dont la ligne politique défendue telle qu’elle est par ailleurs appliquée en Hongrie par le Premier ministre Viktor Orban et en Italie par le Vice-Président du Conseil Matteo Salvini, est en tout point comparable avec celle de Macron.

La plus grande difficulté pour les républicains progressistes et internationalistes est d’ailleurs de faire comprendre aux électeurs cette terrible tromperie qui consisterait à croire que le vote en faveur de l’extrême-droite aboutirait à changer les politiques actuelles. Cette croyance est pourtant une erreur d’autant plus grave que partout où l’extrême-droite prospère en Europe, tant en Italie qu’en Pologne, en Hongrie, en Autriche et même en France, la situation vécue des milieux populaires ne cesse de s’aggraver.

D’ailleurs, l’une des premières conséquences de l’abstention massive des milieux populaires et du vote important en faveur de l’extrême-droite parmi les votants aura été l’accélération des réformes néfastes à l’encontre des milieux populaires. Alors que le mouvement des gilets jaunes pourtant soutenu par une majorité des français avait eu le mérite de geler lesdites réformes, Macron, fort de la seconde place obtenue par la liste LREM équivalant à un quitus à sa gestion, décide de porter des coups au contrat social et républicain

En effet, la réforme des retraites par points est désormais sur les rails dont la conséquence principale sera de travailler plus longtemps, au-delà de 64 ans, tout en touchant une retraite

moindre, sans compter que tous les bénéficiaires des régimes dits spéciaux seront avalés dans un système unique à leur détriment.

Le démantèlement de tous les services publics, ceux de l’école et de l’Université, ceux des systèmes de soin, ceux des transports publics voués à une privatisation généralisée, et tous les autres, vont s’accélérer accroissant les inégalités territoriales, sociales et économiques.

Cette France piégée par ce faux duo où l’extrême-droite n’est que l’assurance-vie du système en place, ne pourra guère trouver son salut dans les postures accommodantes à l’idéologie libérale. Avons-nous entendu les protestations des forces dites de gauche que sont EELV (Europe Ecologie Les Verts), PS (Parti Socialiste) totalement absents de tous les mouvements sociaux depuis 2017 ?

La France Insoumise dans une fausse turbulence

La cinquième place et le mauvais score obtenu ce 26 mai avec 6,31 % et 1.428.548 voix auxquelles il faut remercier chacune d’elle, s’inscrivent dans un double constat et un échec qui pourraient nous inciter à tout remettre en cause et, si tel était le cas, ce serait pour quelle autre alternative ?

Deux constats, hélas traditionnels, pour les partis progressistes de la mouvance de la gauche se sont manifestés lors des élections européennes. D’une part, l’abstention massive dans les quartiers populaires où nous faisons pourtant des résultats plus qu’honorables, empêche la France Insoumise de se placer au-dessus de la barre de 10 % comme ce fut le cas dans les DOM-TOM et, d’autre part, le vote de bonne conscience écologique en faveur d’EELV, notamment chez les bobos et les jeunes.

Or, il faut noter que les dirigeants d’EELV ont renoncé depuis quelques années à combattre le libre-échangisme, les méfaits des traités européens sur le commerce dont la nature écocidaire n’est désormais plus à démontrer.

Ces deux constats ne doivent pas faire oublier un échec réel, celui d’un mouvement d’essence populaire qui a échoué à convaincre les milieux populaires à se mobiliser par un vote de protestation à vocation propositionnelle.

La très longue campagne de qualité menée notamment par sa tête de liste, Manon Aubry, se sera heurtée par l’implacable stratégie d’étouffement du débat démocratique avec ce faux duel.

Au-delà de ces constats, les forces alternatives à l’extrême-droite et à l’extrême marché ont connu des résultats bien décevants en Europe. Parlons de nos alliés qui ont su progresser, ce qui est le cas en Belgique où le PTB (Parti des Travailleurs Belges) réussit un bond de 8 % à 13 % en quatrième position, et au Portugal où le Bloc de Gauche progresse de 5 % à 10 % (9,86 %). En revanche, ailleurs nos alliés ont été bien à la peine. Podemos en Espagne perd

9 à 10 %, Die Linke en Allemagne perd 3 % à 5 %, dans tous les pays de l’est, la gauche au sens le plus large n’existe pour ainsi dire plus, comme en Italie.

Le débouché politique des classes populaires se heurte à une défiance généralisée qui touche aussi les mouvements politiques pourtant nouveaux et opposés à l’effacement des débats sur l’existence de possibles alternatives aux politiques mises en œuvre. Cette défiance aboutit par un aquoibonisme et une résignation qui font le bonheur des oligarques représentés par les loyales marionnettes de circonstance.

En France, Macron qui joue ce rôle de marionnette, a peut-être trouvé son successeur à la hauteur des attentes des oligarques et de leur porte-serviettes médiatiques soucieux de pérenniser le système en dépit de son impopularité structurelle, en la personne de Yannick Jadot, ce partisan de l’écologie de marché !!

La France Insoumise et la démocratie : de quoi parle-t-on ?

La déception du résultat a amené quelques-uns à en chercher les causes et à affirmer plutôt qu’à suggérer que la France Insoumise aurait un problème avec la démocratie.

Mettons de côté toutes les critiques formulées par ces personnes ayant la langue politicienne acérée oubliant tout l’apport de Jean-Luc Mélenchon dans l’émergence d’un mouvement hors du cadre classique des partis traditionnels tant décriés et dans un important travail idéologique dont la traduction fut le programme de l’Avenir En Commun (AEC) porté lors des élections présidentielles. Le mérite de l’AEC fut de sortir de la vision productiviste et de concilier les impératifs républicains, humanistes, écologistes et sociaux, le tout dans le cadre de la mondialisation et du changement climatique.

Mettons aussi de côté tous les nostalgiques de l’ancien monde par ailleurs incapables de nous montrer quelles sont les organisations politiques dont le fonctionnement interne serait un modèle de démocratie, mais qui sont en réalité des appareils accaparés par une minorité d’apparatchiks consacrant l’essentiel de leur temps aux manœuvres internes politiciennes.

Mettons enfin de côté tous ces combattants de la dernière heure découvrant l’eau chaude lorsqu’il faut leur rappeler tous les mouvements sociaux depuis 2017 auxquels ils ont brillé par leur absence au contraire des insoumis et l’existence d’une gauche en voie de disparition ailleurs en Europe et qui aurait disparu en 2017 sans la candidature heureuse de Mélenchon appuyée par plus de 7 millions d’électeurs.

Puisqu’il faut parler de démocratie, belle tarte à la crème qu’on brandit faute d’arguments pour expliquer les désaccords politiques non idéologiques mais personnels, il n’y a de démocratie que lorsqu’il s’agit de départager entre diverses options.

Dans un mouvement où quiconque souhaite créer un groupe d’action ou rentrer en contact avec un groupe d’action existant, la liberté est totale y compris en restant, le cas échéant, militant d’un autre parti. Personne n’a de compte à rendre à quiconque si ce n’est qu’à sa

propre conscience de faire partie d’un mouvement doté d’un programme cohérent avec des objectifs ambitieux clairs.

Cette liberté totale, sans qu’il soit demandé une contrepartie en cotisation ou en examen des engagements, comme cela se fait dans tous les partis traditionnels, n’a de sens que dans la fraternité, le partage des convictions sur l’essentiel. Evidemment, cela suppose d’absoudre les batailles de personnes si riches par ailleurs, les perpétuelles manœuvres politiciennes.

Le débat interne est libre et permanent tout en étant en cohérence avec les orientations générales définies collectivement dans le programme AEC. La liberté, oui, l’anarchie, non. C’est pourquoi des limites sont de fait fixées.

Il n’est pas question que la démocratie signifie de défendre des idées de nos adversaires libéraux ou d’extrême-droite. De même que les insoumis refusent tout accommodement électoraliste avec des forces politiques dont les positions idéologiques sont particulièrement gazeuses au point de flirter avec, voire de valider le libéralisme.

En revanche, la France insoumise est un mouvement en construction constante d’adaptation aux volontés de la base qui est souveraine, non par l’entremise de quelques médiocres appels à des big-bangs rocardiens, ni par quelques coups médiatiques mais par des processus de décision collective.

L’écoute est toujours nécessaire, l’argumentation est indispensable, le respect de tous est la condition sine qua non de la réussite du mouvement et de son impact dans la société.

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